HOTBIKE

Qui a besoin d'une machine de course rouge ?

Posté dans Non spécifié
Il y a certaines choses dont personne n'a vraiment besoin, et une machine de course rouge pétard, bossue, propulsée à la vitesse de la lumière par un moteur de 900 cm3 en fait certainement partie - moi-même, j'aimerais bien en avoir une, et certains jours il m'arrive même de croire que j'en ai un besoin urgent. C'est ce qui rend ces engins si dangereux.
Aujourd'hui, n'importe quel motard possède un engin rapide. Certains motards roulent à 240 km/h sur des voies express à deux files, mais Ils ne le font pas souvent ; trop de camions dans l'autre sens, trop de flics à radar et d'animaux idiots sur le chemin. Il faut déjà être un peu fêlé pour conduire ces fusées de la route hyperpuissantes et dont le bruit vous écorche les oreilles ailleurs que sur le circuit - et même là, elles veillent à ce que tu en chies dans ton froc ... Bon dieu, quelle différence, que l'on fonce droit dans un Scania ou sur le côté dans une tribune? Certains jours, on a ce qu'on veut; d'autres jours, ce dont on a besoin.

Quand Cycle World a appelé chez moi pour me demander si je voulais tester la nouvelle Harley Road King, j'ai réagi avec insolence: je préférais une superbike Ducati. Beaucoup ont trouvé ça bougrement cool, et mes amis motards ne se tenaient plus.«Sacré nom de Dieu », « on l'emmène sur le circuit, on va ridiculiser cette bande de tas. »
«Foutaises», j'ai répondu, «oubliez le circuit. C'est pour les couilles molles. Nous, on est des pilotes de la route, des café-racer. »

Les café-racer sont taillés dans un autre bois, et nous apprécions aussi une autre grande piste. La vitesse pure en sixième sur une ligne droite de deux kilomètres de long, c'est une chose; la vitesse pure en troisième, sur un lacet de montagne à gravillons dans le sens de la descente, c'en est plutôt une autre.
Mais on aime ça. Un café-racer endurci roulerait toute la nuit sur l'autoroute dans le brouillard et la tempête pour aller se précipiter dans quelque chose dont quelqu'un lui a raconté que c'était le putain de virage le plus répugnant et le plus serré depuis l'invention du tire-bouchon par Gengis Khan.
Le café-raclng est essentiellement une affaire de goût. La condition en est une attitude atavique, ce mélange particulier de style déplacé, de grande vitesse, de bêtise pure et de dévouement sans limite au milieu et à ses plaisirs dangereux ... Moi même, certains jours - et, je l'admets, pas mal de nuits -, je suis un café-racer, et c'est l'un de mes péchés préférés ... Cela m'a valu des cicatrices au corps et à l'âme, mais je peux vivre avec.

Je ressens toujours un frisson lorsque je vois la photo d'une Vincent Black Shadow ou lorsque j'entends, dans une salle d'attente, des hommes mutilés discuter à voix basse de la terrifiante Kawasaki Triple ...

J'ai des visions de plusieurs fractures du fémur et de grands hommes noirs en blouses d'infirmier blanches qui me tiennent fermement pendant qu'une infirmière prénommée Bess recoud à la machine les lambeaux de mon cuir chevelu.
Ha, ha! Dieu soit loué, il y a ces flash-back. Le cerveau est un admirable instrument (jusqu'à ce que Dieu y enfonce ses dents). Certains entendent le chant des fées lorsque ça les prend ; d'autres entendent celui de la ... Sausage Créature.
Lorsque la Ducati s'est retrouvée devant ma porte d'entrée, personne n'a su quoi en faire. J'étais à New York pour un reportage sur un tournoi de polo et je recevais des menaces de mort. Mon avocat pensait que je devrais me présenter à la police et demander la protection réservée aux grands témoins. D'autres estimaient que les menaces avaient un rapport avec les fans de polo.
Le deal de la moto était mon dernier espoir. Ce sont mes amis qui avaient dû monter ce coup-là, en tout cas des gens qui voulaient me voir blessé. C'était l'appât le plus vulgaire qui soit, et ils savaient que j'allais mordre à l'hameçon.
Évidemment. Ce type-là doit finir à l'hôpital ? Envoyez-lui une moto de course qui monte à 210. Et collez-y une plaque d'immatriculation, qu'il pense qu'il s'agit d'une moto de route. Il ne résiste pas à ce qui va vite.

Ce qui est vrai, évidemment. Toute ma vie, j'ai été fou des motos rapides. J'ai acheté une 650 BSA Lightning flambant neuve quand la publicité a annoncé qu'elle était «la moto la plus rapide que Hot-Rod-Magazin ait jamais testée ». J'ai piloté une Vincent de 225 kilos dans le trafic du Ventura Freeway, de l'huile brûlante sur les jambes, et la Kawasaki 750 Triple, la tête embrumée par différentes substances, la nuit, à travers Beverly Hills ... J'ai roulé avec Sonny Barger et j'ai fumé de l'herbe dans les bars à motards avec Jack Nicholson, Grâce Slick, Ron Zigler et mon vieil ami à la lourde réputation, Ken Kesey, le café-racer légendaire.
D'aucuns affirment que rouler lentement est une affaire de finesse - et certains jours, c'est certainement exact ; mais moi, je dis : vite, c'est mieux. J'y ai toujours cru, malgré toutes les difficultés dans lesquelles ça m'a plongé. Il vaut toujours mieux être tiré d'un canon que pressé hors d'un tube. C'est la raison, Mesdames, Messieurs, pour laquelle Dieu a créé les motos rapides ...

Lorsque je suis revenu de New York, donc, et quand j'ai trouvé dans mon garage une moto de course rouge feu taillée comme une fusée, j'ai su que j'étais redevenu testeur de motos.
La Ducati 900 Campione del Mundo Desmodue Supersport, ce magnum à double canon, une moto flambant neuve, me faisait frissonner à chaque fois que je la regardais. Elle faisait le même effet aux autres. Mon garage est rapidement devenu un pôle d'attraction pour des groupies de la superbike. Ils se disputaient pour savoir qui pourrait, le premier, m'aider à essayer le nouveau jouet ... Il me fallait évidemment un certain nombre d'opinions, en plus de la mienne, disaient-ils, pour pouvoir juger correctement cette moto. Le circuit de test de Woody Creek se différencie fondamentalement de Daytona, et les défis auxquels il faut faire face ici sont autre chose que les courses de dragster sur le Pacific-Coast-Highway où, dit-on, des équipes de Kawasaki et de Yamaha de gros calibre foncent les unes vers les autres de face, à 160 km/h, sans se soucier de la mort ...
Non. Toute personne s'achetant ce genre de rabot brutaliste et désespérément onéreux ne tient pas à finir en boule de feu sur une route publique de Los Angeles. Certains d'entre nous sont des gens parfaitement rationnels, qui ne tiennent pas à atterrir en chirurgie mais fon
 
cent volontiers à travers les bouchons des quartiers résidentiels quand ils en ont envie ... Et pour cela, il nous faut de bonnes motos.
Et celle-là en était une, aucun doute. Les gens de Ducati à New Jersey avaient eux-mêmes décidé de m'envoyer la 900 SP comme outil de test - et pas la démente Superbike 916. Celle-ci était beaucoup trop rapide, avaient-ils dit, et foutrement trop chère pour qu'on l'envoie en essais aux fins fonds du Colorado, à une bande de cow-boys à demi cinglés qui se prenaient pour des pilotes de classe mondiale. La Ducati 900 est un engin bien construit. Mes voisins ont dit qu'elle était belle et ont admiré sa forme tranchante. Cette petite bête écœurante avait déjà l'air de rouler à 140 alors qu'elle était encore immobile dans mon garage.
Mais piloter cet engin était une pure terreur. Je n'avais aucun sentiment de vitesse, jusqu'à ce que je me rapproche, à 140 km/h, d'un groupe de minibus qui négociaient justement un virage humide le long du fleuve. J'ai voulu actionner les deux freins, mais seul l'avant a mordu, si bien que j'ai failli passer par-dessus le guidon. J'ai regardé, désespéré, le pot d'échappement d'une voiture de la poste, tout en cherchant comme un fou la pédale du frein arrière, que je n'arrivais pas à trouver, bon Dieu, une fois de plus ... Je suis trop lent pour ces machines de course routière du New Age. Elles sont conçues pour des pilotes qui ne dépassent pas le mètre soixante-cinq, et la pédale de frein arrière n'était tout simplement pas là où je l'aurais cru. Cela peut plaire aux moutards italiens de taille moyenne qui traînent d'un café à l'autre sur leurs motos, à Rome, en faisant tinter leurs clefs de contacts. Mais pas à moi.
J'étais cabré au-dessus du réservoir comme un nageur qui s'apprête à plonger dans un bassin vidé de la veille. La classe: écrabouillé sur le béton, en lambeaux, une Sausage Créature édentée, terminée pour le reste de ses jours. Nous aimons tous l'instant où l'on prend le virage, et certains d'entre nous passent de temps en temps, à cette occasion, pardessus la glissière, ce qui ne va jamais sans douleur - mais pas non plus sans plaisir, cet élément mortifère. Et cela fait plaisir, quand on jette ce monstre à l'assaut. Hurle! Sortie immédiate, sans couinement ni crissement pendant lequel on se mord la langue comme un dément, sans rien avoir d'autre en tête que la peur. Non, cette bête jaillit de son trou et te catapulte sur la route, pour le meilleur et pour le pire.
Pour mon premier départ, j'ai passé la seconde et j'ai brûlé la limitation de vitesse sur une voie expresse à deux files pleine d'engins agricole. Quand j'ai passé la troisième, j'étais à 120, et le cadran indiquait à peine plus de 4000 tours ...
C'est là que la machine remet une poussée. En troisième, de 4000 à 6000 tours, l'engin t'emporte en deux secondes de 120 à 150 km/h - et ensuite, Mesdames, Messieurs, on a encore à sa disposition la quatrième, la cinquième et la sixième vitesse, ha, ha!
Je n'ai jamais passé la sixième, et je ne suis pas non plus allé très loin avec la cinquième. C'est un aveu gênant pour un véritable café-racer. Mais n'oublie pas une chose, vieil ami du sport : cette machine est simplement foutrement trop rapide pour que tu la pousses à fond dans le trafic, quel qu'il soit, sauf si tu as envie de prendre la dernière ligne droite, les couilles en flammes et un cri étouffé dans la gorge.
Et pourtant, une fois lancée à haute vitesse dans la bonne direction, elle montre des qualités littéralement surnaturelles. Je l'ai découvert sans le vouloir, alors que je me rapprochais d'une courbe en S serrée et barrée par une voie de chemin de fer, quand j'ai compris que j'allais trop vite et que ma seule chance était de faire un écart à droite et de mettre les gaz, dans une tentative désespérée pour sauter et couper le virage.
C'était une manœuvre désespérée et téméraire, mais indispensable. Et elle a marché: je me suis senti semblable à Evel Knievel quand j'ai volé au-dessus des rails, de l'eau dans les yeux, la mâchoire crispée par la peur. J'ai tenté de cracher en survolant la voie de chemin de fer, mais ma bouche était desséchée ... J'ai fait un atterrissage brutal sur le bord de la route, j'ai perdu pour un instant l'adhésion à la chaussée, et la Ducati amis le cap en se tortillant vers
 
la file inverse. Deux ou trois secondes durant, j'ai regardé la Sausage Créature droit dans les yeux ...
Mais à un moment, ia bécane a retrouvé son cap. J'ai doublé un bus scolaire sur la droite, et j'ai suffisamment repris le contrôle sur cet engin pour pouvoir passer la vitesse inférieure et obliquer vers une piste de ballast Inutilisée. Là, je me suis arrêté et j'ai coupé le moteur. Mes mains étaient devenues despatoches, et le reste de mon corps était insensible. J'avais le mal de mer, j'ai appelé maman, mais personne ne m'a entendu. Puis je suis tombé en transes pendant trente ou quarante secondes, jusqu'à ce que je finisse par être en mesure de m'allu-mer une cigarette et de me calmer suffisamment pour pouvoir rouler jusque chez moi. J'étais trop hystérique pour passer les vitesse, et j'ai fait toute la route en première, à 60 km/h.
Oh là! Qu'est-ce que je raconte? Sacrées histoires, ha, ha! ... Nous sommes des dingues de la moto, nous suivons notre chemin à nous et nous rions de tout ce qui est drôle. Nous chions sur ce qui nous intimide ...
Mais quand nous roulons à moto, nous le faisons la tête claire. Nous pouvons sans doute prendre ici et là un truc ou un autre, mais uniquement quand il est bon.
Le critère définitif de la capacité d'un pilote, c'est le rapport inversement proportionnel entre sa vitesse de pilotage normale et le nombre des cicatrices qui le défigurent. C'est tout simple : si on roule vite et si l'on provoque un accident, on est un mauvais pilote. Et si l'on est un mauvais pilote, on ne devrait pas toucher aux motos.
L'apparition des superbikes a donné à cette équation une réalité brutale. La technique des motos a fait un grand bon en avant. Prends la Ducati, par exemple : Tu veux connaître la vitesse de croisière optimale avec cette bestiole? Essaie à 140 km/h et 5500 tours en cinquième - et voilà un orignal qui traverse la chaussée. Bingo! Tu l'as, la Sausage Créature.
Ou peut-être pas, après tout : la Ducati 900 est si remarquablement construite, équilibrée et montée qu'on peut traverser à 140 une zone limitée à 50, et y survivre. Cette bécane n'est pas seulement rapide, elle réagit aussi avec une extrême agilité et elle est capable des choses les plus étonnantes ... Sa conduite vaut celle d'une Vincent Black Shadow originale, qui était capable de dépasser un avion de chasse sur la piste de décollage. Sauf qu'au bout du compte, le jet décolle, mais pas la Vincent, et que cela n'a aucun sens de chercher à tourner. Vroam! Et revoilà la Sausage Créature qui frappe.
Il existe cependant une différence fondamentale entre les vieilles Vincent et la nouvelle classe des superbikes. Quand on conduisait une Black Shadow à la vitesse maximale, quelle que soit la durée, on était à peu près sûr de mourir. Raison pour laquelle il y a si peu de membres survivants au Vincent-Black-Shadow-Club. La Vincent était comme un boulet de canon qui atteint tout droit son objectif; la Ducati est comme la balle magique qui, a Dallas, a atteint en même temps John F. Kennedy et le gouverneur du Texas. C'était impossible. Mais mon saut latéral au-dessus de la voie ferrée avec la 900 SP était tout aussi impossible. La moto s'est exécutée avec la grâce d'un chat bondissant. L'atterrissage s'est fait tellement en douceur que je me suis dit : bon sang, j'aurais dû mettre un peu plus les gaz, j'aurais volé beaucoup plus loin.
Je suis peut être un nouveau café-racer-macho. Ma bécane est tellement plus rapide que la tienne que tu n'oseras pas la piloter, misérable petit tas de merde. As-tu le cran de conduire ce GIGANTESQUE CONTENEUR PLEIN D'INSTANTS DE ROTATION?
Telle est l'attitude des dingues de la superbike aux temps nouveaux, et je suis l'un d'entre eux. Certains jours, on connaît sur ces engins le plus grand plaisir qu'on puisse ressentir. La Vincent te tue plus vite que ne le fera une superbike neuve. Un fou ne pouvait piloter la Vincent Black Shadow qu'une seule fois; mais le même malade peut conduire la Ducati 900 à plusieurs reprises, et ce sera toujours un plaisir qui lui mettra les nerfs à vif. C'est la malédiction de la vitesse, qui m'a poursuivi toute ma vie. Je suis un esclave de cette malédiction. Sur ma tombe, ils graveront les mots: «POUR LUI, ÇA N'ALLAIT JAMAIS ASSEZ VITE».
Hunter S. Thompson - Cycle World 1995

04:41 - 13/06/2008 - ajouter un commentaire


Description

Pub

Accueil
Profil
Archives
Amis
Derniers posts
- Qui a besoin d'une machine de course rouge ?